Alors que je m’approche du village, j’aper?ois de la fumée. Une odeur de viande grillée vient me chatouiller les narines et retourner mon estomac.
On dirait que c’est jour de barbecue.
Et maintenant que j’y pense, j’ai la dalle. Mon ventre grogne. Je salive comme un chien devant une pub de kebab.
Je monte une pente de sable bordée de billots de bois. Une grande place se découvre. Plusieurs étals mobiles, des chariots, des caisses. ?a me rappelle un dimanche au marché, sauf que là, c’est plus un gros camp bien organisé qu’un village. La plupart des “batiments” sont des tentes en cuir ou en tissu, à l’exception de quelques cabanons en bois.
Je m’avance vers deux chariots. Au milieu, un barbecue improvisé en briques, une grille énorme, et ce qui ressemble à des steaks qui grésillent. Un filet de bave me trahit. Je fais semblant de tousser.
Un des marchands attrape une broche, une de ces longues tiges à kebab, et d’un geste sec, il empile cinq morceaux de viande.
L’autre se tourne vers moi, me sourit, et me lance une phrase que je ne comprends pas.
Ah.
On ne parle pas la même langue.
Sinon c’était trop facile.
Je reste là, comme un touriste qui a perdu son groupe, et je tente de garder une dignité minimale.
? APA ? Tu peux traduire, ou faire quelque chose ? ?
? Bien s?r, Murphy. Je suis ton assistant personnel adoré. ?
? Hey. Tu viens de faire une phrase sans bégayer. Et donc ? ?
? Je peux c-collecter les données de langage au fur et à mesure que tu discutes avec ces gens, les compiler, les analyser, et tenter d’en faire une table d’équi-quivalence. ?
? Donc tu me proposes de me faire un dictionnaire. ?
? En quelque sorte, oui. Mais cela nécessite du temps. Entendre les mots, les associer à des gestes, à des objets. Si tu restes dans un endroit longtemps, le p-processus s’accélère. ?
? APA, je vais pas demander à ces gens de m’apprendre à parler. ?
? C-c’est tout ce que je peux t’offrir pour le moment, Murphy. ?
Je soupire.
? Ok. Lance ton truc. Mais fais ?a passivement. écoute les conversations autour. Compile. Fais ta vie. ?
Pendant que je parle dans ma tête, un des marchands me fait signe. Je réalise que j’ai eu l’air d’être dans la lune pendant une bonne minute, planté devant un barbecue en fixant le vide.
Parfait. Réputation de gars chelou : déverrouillée.
Le marchand sourit toujours, répète sa phrase, puis me tend une brochette.
Deux personnes passent devant moi, récupèrent chacune une brochette, et repartent en machant comme si c’était normal. Personne ne sort d’argent. Personne ne compte. Le type au barbecue se contente de servir, sourire vissé sur la tronche.
Je n’ai pas compris la phrase, mais je comprends le concept.
Je m’avance, moi aussi.
Stolen story; please report.
Je la prends. Je renifle.
?a sent divinement bon. ?a ressemble à du porc. Ou à l’équivalent local d’un truc dont je ne connais pas le nom.
Je prends une grosse bouchée.
C’est juteux. Assaisonné. ?a explose en bouche. Un délice.
Et là, un ding de notification, minable, retentit quelque part dans ma tête.
Le genre de ding qui s’excuse d’exister.
Comme si même la notification avait honte.
Non.
Pas maintenant. Je vais pas me ridiculiser encore plus au milieu du marché. ?a attendra.
Le marchand répète un mot, en désignant la viande. Il lève les sourcils, comme un prof qui teste son élève.
Je tente un truc.
Merci, merci. Je m’incline un peu, version manga de bas étage, et je recule. Brochette à la main. Je reprends une bouchée, parce que j’ai des principes.
Il ne me poursuit pas. Il ne réclame pas d’argent. Il ne crie pas. Il sourit, et c’est tout.
Je finis le repas gratuit. Quand il ne reste que la tige, je la glisse dans mon pardessus.
Ce n’est pas une épée, mais c’est le plus proche d’une arme que j’ai sous la main. Et elle sent la viande.
Je fais quelques pas dans le camp, histoire de repérer les lieux. Des tentes. Des étals. Des gens qui parlent, rient, marchandent. ?a a l’air normal.
Je murmure dans ma tête.
? APA, du nouveau ? ?
? Oui, Murphy. Après compilation, j’ai déverrouillé le mot que le marchand répétait. Il s’agit de “cuisse”. ?
Je m’arrête net.
Cuisse.
Je ris une demi-seconde.
Puis je ne ris plus.
? C’était pas des cuisses. C’était des steaks. ?
? N-non, Murphy. Le mot est correct. ?
Je baisse les yeux sur la tige que j’ai gardée.
Il y a une graisse plus sombre, collée près du métal. Et, entre deux fibres de viande, un truc pale qui accroche la lumière.
Pas un os. Un morceau de peau grillée avec un trait d’encre. Net. Pas naturel.
Mon estomac se serre. Un mauvais pressentiment me grimpe dans la gorge.
Je lève la tête. La notification est dans Titres.
Bon. Ok.
J’ouvre le menu.
Titre déverrouillé : Le Glouton.
? Vous avez consommé de la viande d’un être doué de conscience. On hésite à appeler ?a cannibalisme, parce que vous n’êtes pas de ce monde, ni de la même espèce. On voulait juste être précis sur les mots. ?
Bonus : estomac en béton. Immunité contre les intoxications alimentaires.
Je reste figé.
On voulait être précis sur les mots.
Dans ton truc tout buggué.
Un long rot, énorme, incontr?lable, me remonte et sort tout seul. Un rot de dégo?t, de panique, de honte, de ? je viens de comprendre ?.
Je ravale.
Trop tard.
Ah putain.
Bien s?r.
Je tombe sur un camp de…
Je n’ai même pas envie de finir la phrase dans ma tête.
Une corne retentit au loin et tranche le calme du marché.
Immédiatement, tout le monde s’active. Les étals se replient. Les toiles se détendent. Les gens chargent, démontent, sanglent. Les palissades se retirent comme si elles n’avaient jamais existé.
Ce n’était pas un village. C’était un camp.
Et il plie bagage à une vitesse qui me met mal à l’aise.
Je fais demi-tour.
Je m’éclipse par là où je suis arrivé, sans courir, mais avec une détermination très claire : je veux être loin avant que quelqu’un décide que j’ai l’air appétissant.
Quand je reviens sur la route, plusieurs convois de chariots sont déjà en mouvement. Ils partent comme un seul organisme.
Une caravane de mangeur de...
Super.
Je jette un dernier regard derrière moi. L’endroit est presque désert. Deux trois ordures par-ci par-là, une trace de feu, et un bout de papier qui s’envole dans le vent.
Un flyer. DOOMSDAY INSURANCE.
Le papier est neuf. Trop neuf. Comme s’il venait d’être imprimé pour moi.
Je ne les vois déjà plus. Je devrais peut-être prendre la même direction.
Après quelques heures de marche, j’arrive à un croisement. Deux chemins. La caravane a pris à gauche.
Un panneau est planté là, au bord de la route. Illisible, évidemment.
Je lève les yeux au ciel, par réflexe.
? Bon, vu la luminosité, on va s’arrêter là pour aujourd’hui. ?
? APA. Ta mission : concentre toi sur le panneau. Fais ce que tu peux. Analyse les symboles. Fais une photo mentale, je sais pas. Décrypte le pendant que je dors. ?
Clic-bzzz.
Même si c’est une IA cassée dans ma tête, ?a fait du bien de parler. De ne pas être complètement seul.
Je m’éloigne un peu du chemin. Je trouve un coin à l’abri du vent, entre deux rochers. Je récupère du bois mort. Je casse des branches.
Je sors la brochette.
Je tente de faire des étincelles avec des cailloux, comme dans les vidéos.
?a marche pas.
Je recommence.
Toujours pas.
Je commence à comprendre que la survie ? facile ?, c’est dans les jeux. Pas dans la vraie vie, même quand la vraie vie ressemble à un jeu.
Je gratte, je m’acharne, je finis par trouver une pierre qui étincelle enfin. Une micro pluie de lumière ridicule, mais suffisante. Je tasse de l’herbe sèche, des brindilles, je souffle doucement.
Le feu prend.
Petit. Minable. Mais vivant.
Je me laisse tomber près des flammes, brochette à portée de main, comme si ?a allait impressionner quelqu’un.
Je ne trouve rien de comestible.
Mais ce n’est pas grave.
Je n’ai plus vraiment d’appétit.
Je ferme les yeux.
Initialisation de la mise en ve…
Ouais. Chut. Ta gueule.
ZZZzz.

