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Chapitre II

  II

  Lorsqu’elle rejoignit la surface, il faisait nuit noir au dehors. Elle était épuisée et aucun Thalipède ne semblait être là. Elle songeait à suivre un de ses sentiers étroits que les cerfs tra?aient, ce qui la mènerait à un autre refuge un peu plus loin. Mais au moment de se mettre en marche, ses jambes refusèrent de bouger. Elle jura à voix basse, elle ne connaissait que trop bien ce qui était en train de se passer.

  Pimprenelle était atteinte d’un mal capricieux qui la rongeait depuis des années. C’était la raison pour laquelle elle ne quittait guère Pluton: il lui était impossible de vivre seule. Elle avait appris à conna?tre les allées et venues de ce trouble qui s’attaquait à ses membres. Ils se paralysaient sans qu’elle ne puisse rien n’y faire, parfois pendant plusieurs heures, parfois durant des jours.

  D’abord, il rampait en elle par les pieds, qui devenaient lourd de plomb. Chaque orteil se gla?ait, perdait sa chaleur, jusqu’à ne plus être qu’une masse morte. La boue les avalait déjà, elle les sentait s’enfoncer comme si la terre voulait la garder. Si elle restait immobile, le mal lentement grimperait, s’accrocherait à ses genoux, tirant sur ses muscles jusqu'à lui faire perdre l'équilibre. Bient?t, ses mollets se banderaient, raidis, durs et froids comme du métal, tandis que ses genoux grinceraient dans leur charnière, cédant peu à peu. Les picotements suivraient, d’abord vifs, br?lants, puis féroces. La douleur se ferait électrique : des décharges sèches jailliraient des talons, frapperaient les tibias, cogneraient jusqu’aux cuisses. Puis, elle finirait par lacher prise, et ses jambes se transformeraient en un amas inerte, inutile.

  Elle savait que plus elle se débattrait intérieurement, plus le mal prendrait son corps. Le stress était un poison. à chaque battement de son c?ur affolé, la paralysie gagnait du terrain, serrant ses muscles, verrouillant ses genoux. Son trouble n’était que trop lié à elle : plus elle avait peur, plus son corps se fermait, et plus son corps se fermait, plus la peur l’envahissait.

  Résignée, elle renon?a à poursuivre plus loin, et se décida de retourner au dessous.

  Alors elle tenta un pas, son pied glissa de quelques pouces mais lui parut peser le poids d’un rocher. Ses pieds s’enfon?aient toujours plus dans la boue verte. Dans quelques minutes, elle le savait, il ne resterait plus qu’une masse douloureuse et informe à la place de ses jambes. Elle descendit les marches assise, le souffle court. Arrivée en bas, elle se sentit soulagée en constatant la pièce vide. à sa gauche, la porte de la chambre demeurait close, mais la lumière et les murmures s’échappaient par les fentes. Chaque effort lui paraissait grotesque. Elle rampa, agrippant les pieds des bibliothèques pour avancer dans le petit salon, et sa tête tournait sous la fatigue. Tout ceci lui prenait un temps fou, c’était long, beaucoup trop long. C’est alors qu’un froissement se fit entendre, trop léger pour venir de ses vêtements.

  ? Est-ce là l’une de vos coutumes de Dr?le ? ? dit une voix claire. ? Vous semblez en grande détresse. ?

  Rhode se tenait là, dans l’ombre du petit salon, et Pimprenelle ignorait depuis combien de temps il l’observait. La honte lui monta aux joues, si vive qu’elle sentit aussit?t la douleur éclater sur le dessus de son pied. Elle serra les lèvres, incapable de trouver quoi dire, et continua d’avancer péniblement vers la salle. L’attitude du prince transparaissait un amusement léger, comme s’il se divertissait d’un spectacle anodin.

  ? Vous pouvez dormir ici, si vous le souhaitez. Je vous apporterai un couchage. ?

  Sa proposition était sincère quoiqu’un peu insultante aux oreilles de Pimprenelle qui était l'h?te de cette maison. Elle le remercia rapidement comme pour le congédier, dans l’espoir qu’il s’éclipse quelques instants.

  La salle, où avait eu lieu l’interrogatoire de Vinciane, avait été soigneusement remise en ordre : pas une chaise déplacée, pas une trace des soldats. Tout, sauf Vinciane elle-même, toujours introuvable. Pimprenelle fron?a les sourcils. Les logis de Dr?les regorgeaient de passages secrets, et elle n’aurait pas été étonnée d’apprendre que l’un d’eux se trouvait sous ses pieds. Le prince reparut, portant une couverture élimée et un oreiller qui sentait la laine rance. Et son fin matelas de voyage, qui avait meilleure allure que ces reliques, songea Pimprenelle avec amertume. Rhode, lui, allait probablement dormir dans son lit, dans ses draps propres.

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  ? J’ai lu le compte-rendu de votre entretien ?, dit-il simplement.

  ? Vous ne perdez pas de temps. ? Elle releva la tête, ses yeux br?lants. ?Apportez-moi de quoi manger, s’il vous pla?t. ?

  Il sourit largement. à sa réaction, elle n’était plus s?re de comment elle devait s’adresser à lui. Il s'éloigna dans la petite cuisine attenante, d’où l’on apercevait le garde-manger.

  “Qu’avez vous coutume de manger? Les Dr?les sont fascinants.”

  Chaque mot lui paraissait une insulte, mais elle doutait de son propre jugement dans l’état où elle se trouvait. Peut-être était-il seulement curieux.

  “Nous mangeons la même chose, nous faisons les courses en ville. Du pain et du fromage iront bien.”

  Le silence qui suivit était long ce qui fit le plus grand bien à Pimprenelle. Elle n’aspirait qu’à une chose : dormir, oublier cette nuit sans fin, et retrouver ses jambes au matin pour fuir au plus loin. Mais Rhode reprit:

  “Entendez-vous vraiment les étoiles?”

  ? évidemment. Pensiez-vous que les Dr?les n’étaient pas dignes de leur intérêt ? ?

  ? Ce n’est pas cela. Mais la manière dont vous les percevez m’intrigue. Vous n’utilisez même pas spécialement d'outils.”

  Le prince semblait sincèrement intéressé. Pimprenelle, lasse, garda le silence. Il déposa son maigre repas à ses genoux , puis lui promit de lui reparler de tout cela demain. Elle voulut se lever et protester contre ce demain qui ne serait rien d’une délivrance, mais aucun muscles ne répondait. Condamnée à son pauvre sort, elle s’endormit à terre, ses vêtements crottés de vase sur le fin matelas en laine du prince.

  Elle aurait voulu garder ce demi-sommeil nerveux qui permet de rester sur ses gardes, mais ses jambes, meurtries par la veille, l’avaient enfoncées dans une torpeur lourde. à son réveil, elle se découvrit moite, la peau collante, maculée de boue séchée et de sueur aigre. Chaque pore lui semblait bouché par la vase, chaque pli de chair empestait la mare et les herbes pourries. Et, pire que tout, la sensation d'être si près d’étrangers la fit frissonner d’horreur, et sentit son intimité violée, pillée par ces présences indiscrètes.

  Elle refusa de s’abandonner plus longtemps à ces pensées. D’un bond maladroit, encore chancelante, elle se précipita vers la salle d’eau attenante, une petite pièce basse aux dalles de pierre sombre. Elle poussa le verrou jusqu’au dernier cran, quatre fois, vérifiant d’un geste sec que rien ne céderait. Puis elle s’agenouilla près de la petite baignoire en céramique blanche. Les joints avaient noirci d’humidité, mais les carreaux de ciment qui tapissaient les murs conservaient encore, par endroits, des éclats de motifs floraux écaillés, vestiges d’un passé plus coquet.

  Elle ouvrit l’eau, et le filet glacé se mit à couler en claquant contre la surface émaillée de la baignoire. Ses mains tremblaient quand elle plongea le bouquet de saponaire, mêlé de quelques brins de lavande séchée, dans le bassin. Elle frotta, fort, jusqu’à ce que la mousse monte en une écume légère, que l’odeur végétale emplisse la pièce. La saponine glissait entre ses doigts comme une glu amère, collante, et chaque frottement sur sa peau semblait arracher une pellicule de honte plus qu’une couche de crasse.

  Elle se frotta les bras jusqu’à les rougir, les épaules, le cou, en insistant jusqu’à la br?lure. La vase se décollait sans peine, coulait en tra?nées brunes dans l’eau claire, mais rien ne la débarrassait de cette sensation d’être souillée. Elle frottait encore, comme pour décaper la peau elle-même, l’odeur de lavande montant à la tête, entêtante, lourde, presque ivre. Le savon végétal se transformait en une écume laiteuse qui glissait entre ses doigts. Elle se décida à plonger son corps nu et engourdi dans le bain devenu chaud. Au contact de ses jambes dans l’eau, un soupir long, presque animal, s’échappa de sa poitrine. La chaleur se répandit en elle comme une coulée de miel, dissolvant peu à peu les n?uds de ses muscles raidis. Elle se laissa couler jusqu’aux épaules, sentant le poids de son propre corps se délester. La vapeur garnissait la petite pièce, nappant les carreaux verts et blancs de reflets troubles. Elle resta là longtemps, immobile, les yeux mi-clos, jusqu’à oublier les inconnus de l’autre c?té du mur.

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