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CHAPITRE 1 - Intégration

  CHAPITRE 1

  Intégration

  Le Dernier Service

  Les meilleurs films, ?a commence toujours avec une introduction nulle sur les personnages principaux. Moi, mon histoire, elle commence au restaurant. restaurant !

  Mes mains bougeaient toutes seules — la gauche maintenait l'échalote en place, les doigts repliés comme un berceau, pendant que la droite faisait danser le couteau. Tac-tac-tac-tac. Un rythme régulier, presque musical, que j'aurais pu tenir les yeux fermés. Vingt-trois ans de métier, ?a imprime des choses dans les muscles que le cerveau n'a même plus besoin de superviseur.

  ? Stéphane ! La six demande si tu peux refaire ton risotto aux girolles, mais sans les girolles. ?

  J’ai levé les yeux vers Nadia, ma serveuse principale, qui se tenait de l’autre c?té du comptoir avec cet air d’excuse qu’elle réservait aux demandes absurdes. Je l’avais engagée pour son physique au début. Ne me jugez pas. Tous les cuisiniers sont un peu pervers au départ. Et elle le savait. Elle s’était habillée beaucoup trop sexy pour son entrevue. Avec une chemise dont les boutons vous supplient de les soulager. Mais l’engager s’est avéré être le meilleur choix que j’ai fait dans ce restaurant. Derrière elle, la salle bourdonnait. Un vendredi soir classique : toutes les tables occupées, le murmure des conversations ponctué par le tintement des verres et, de temps en temps, un éclat de rire un peu trop fort venant de la table du fond — celle des habitués qui en étaient à leur troisième bouteille.

  ? Un risotto aux chanterelles, sans les chanterelles…, ai-je répété en raclant les échalotes dans la poêle. Donc… un risotto. ?

  ? C’est ce que je lui ai dit. Il insiste. Il dit qu’il est allergique. ?

  ? Allergique aux chanterelles ? ?

  ? Allergique aux champignons en général, apparemment. ?

  ? Alors pourquoi il commande le risotto aux chanterelles ? ?

  Nadia a haussé les épaules avec cette grace désabusée que seules les serveuses de longue date ma?trisent.

  ? Parce que c’est le plus cher de la carte, et il veut impressionner sa copine. ?

  J’ai éclaté de rire. Un vrai rire, celui qui part du ventre — et le mien avait de quoi résonner. Quatre-vingt-quinze kilos répartis sur un mètre soixante-dix-huit, dont une bonne partie concentrée autour de la ceinture. Un physique de chef, comme j’aimais me le dire. Le résultat logique d’une vie passée à go?ter chaque plat avant qu’il ne quitte ma cuisine. Je n’avais jamais compris ces chefs maigres qu’on voyait à la télé. Soit ils mentaient, soit ils ne go?taient pas leur propre cuisine, et dans les deux cas, je ne leur faisais pas confiance.

  ? Dis-lui que je vais lui faire un risotto au canard. ?a co?te plus cher mais on va lui faire au même prix. ?

  Nadia m’a souri — ce sourire complice qu’on échange quand on navigue ensemble dans le joyeux chaos d’un service — et elle a disparu vers la salle.

  Ma cuisine était ouverte. C’était un choix que j’avais fait en concevant le restaurant, et que je n’avais jamais regretté. Un large comptoir en bois massif séparait mon espace de travail de la salle, suffisamment bas pour que les clients puissent me voir officier, mais suffisamment haut pour cacher le bordel organisé qui régnait en dessous. J’aimais le contact. J’aimais voir les visages quand les assiettes arrivaient. La cuisine, c’est un spectacle vivant. Enfermer le chef dans un bunker en inox, c’est comme mettre un musicien derrière un mur et ne laisser passer que le son.

  Et ce soir-là, le spectacle tournait bien.

  J’avais six plats en simultané sur les feux. Le fumet de poisson pour la table trois mijotait en diffusant cette odeur iodée et profonde qui donnait envie de fermer les yeux. Le steak de la table sept saisissait dans la poêle en fonte avec un grésillement parfait. Et le risotto — le fameux risotto reconverti — commen?ait à prendre cette texture crémeuse, presque voluptueuse, qui faisait ma réputation.

  Un homme au comptoir — un régulier, Jean-Marc, comptable le jour, philosophe de bar le soir — me regardait travailler en sirotant la pinte de bière brassée juste pour moi par la microbrasserie de la ville d’à c?té.

  ? T’as jamais pensé à faire autre chose ? ? m’a-t-il lancé, comme si la question venait de lui traverser l’esprit pour la première fois. Il me la posait environ une fois par mois.

  ? Autre chose que quoi ? ?

  ? Que ?a. Cuisiner. ?

  J’ai attrapé le steak avec une pince, l’ai retourné d’un geste sec — la cro?te dorée était impeccable — et j’ai répondu sans le regarder.

  ? Jean-Marc, c’est la seule chose dans ma vie que j’ai jamais faite correctement. Pourquoi j’irais faire autre chose ? ?

  Il a ri, levé son verre dans ma direction, et bu une gorgée.

  C’était vrai, d’ailleurs. J’avais quarante et un ans, pas de femme, pas d’enfants, un appartement qui ressemblait davantage à un dép?t de matériel de cuisine qu’à un lieu de vie, et une collection de jeux vidéo que je n’avais plus vraiment le temps de toucher depuis l’ouverture du restaurant. Ma vie sociale se résumait à cette salle, ces clients, ces conversations de comptoir entre deux envois. Et j’étais bien. Sincèrement bien. Il y a des gens qui cherchent leur place toute leur vie. Moi, je l’avais trouvée à dix-huit ans, le jour où un chef irascible m’avait foutu un tablier dans les mains et m’avait gueulé dessus pendant huit heures. J’avais adoré chaque seconde. Même si je m’étais br?lé tous les doigts de la main gauche et coupé le pouce droit… Il faut bien commencer quelque part.

  La seule chose que je regrettais, parfois, c’était les jeux. Pas jouer — j’y arrivais encore, une heure par-ci, une heure par-là, la nuit quand le service était fini et que l’adrénaline refusait de redescendre. Non, ce que je regrettais, c’était de ne jamais trouver un jeu qui comprenait vraiment ce que c’était que d’être artisan. J’avais joué à des dizaines de RPG. Dans chacun d’eux, la cuisine existait comme un système annexe, une corvée qu’on automatisait pour obtenir des buffs. Appuyez sur un bouton, combinez deux ingrédients, recevez un plat. Aucune technique. Aucun savoir-faire.

  C’est dr?le, les choses qu’on dit sans y penser.

  * * *

  C’est arrivé entre le dessert de la table trois et l’entrée de la table douze.

  Je dressais une assiette de tarte Tatin — pommes caramélisées, quenelle de crème fra?che, un trait de caramel au beurre salé — quand ma main droite a tremblé. Pas un tremblement de fatigue. Quelque chose de différent. Comme si un fil invisible s’était rompu quelque part entre mon cerveau et mes doigts.

  J’ai froncé les sourcils. Je ne ratais jamais une quenelle. Jamais.

  ? Stéphan ? ?a va ? ?

  Jean-Marc me regardait par-dessus son verre. Son expression amusée avait laissé place à autre chose.

  ? Ouais, ouais. Juste un… ?

  La douleur est arrivée d’un coup. Pas progressivement, pas en s’installant poliment comme un mal de tête ordinaire. Non. C’était comme si quelqu’un avait enfoncé un pic à glace directement dans mon crane, juste derrière l’?il gauche. Ma vision s’est brouillée instantanément. Mes oreilles se sont mises à siffler, un son aigu et continu qui a noyé les conversations, les bruits de couverts, la musique en fond.

  Mon couteau a touché le sol. Le bruit métallique sur le carrelage m’a semblé venir de très, très loin.

  J’ai voulu m’agripper au comptoir, mais ma main gauche ne répondait plus. Elle pendait le long de mon corps comme un objet étranger, un morceau de viande accroché à mon épaule qui ne m’appartenait plus. J’ai essayé de parler — de dire quelque chose, n’importe quoi — mais les mots se sont empilés dans ma gorge comme des ingrédients dans un entonnoir trop étroit.

  Le monde a basculé.

  Pas métaphoriquement. Littéralement. Le sol est monté vers moi et j’ai entendu un fracas sourd quand mes quatre-vingt-quinze kilos ont heurté le carrelage de ma propre cuisine.

  Des voix. Lointaines, étouffées, comme entendues sous l’eau.

  ? Stéphan ! ?

  ? Appelez une ambulance ! Que quelqu’un appelle le 911 ! ?

  La chaleur a disparu. C’est ?a qui m’a frappé en dernier. Pas les voix qui s’éloignaient, pas la vue qui s’éteignait, mais la chaleur. Celle des fourneaux, celle de la salle, celle qui avait été ma compagne constante depuis que j’avais mis les pieds dans une cuisine pour la première fois.

  Mon dernier fragment de pensée consciente a été pour la tarte Tatin de la table trois.

  Puis, plus rien.

  * * *

  Des fragments.

  C’est tout ce qui me restait. Des éclats de réalité décousus, sans logique, comme un rêve fiévreux qu’on essaie de reconstituer au réveil.

  Une sirène. Des néons défilant au-dessus de moi, comme dans une mauvaise série télé des vieilles années. Des mains. Beaucoup de mains. Sur mon torse, sur mes bras, sur mon visage. Des mains froides, méthodiques, qui ne me connaissaient pas mais qui s’affairaient quand même.

  ? Pupilles asymétriques. Glasgow à 7. Déficit latéral gauche complet. ?

  ? Préviens la neuro, AVC hémorragique probable, homme, quarante et un ans. ?

  AVC. Le mot a traversé le brouillard. Trois lettres. Mon oncle Bernard en avait fait un, huit ans plus t?t. C?té gauche paralysé. Rééducation pendant un an. Il s’en était sorti, mais il ne pouvait plus couper sa viande tout seul.

  Les néons ont clignoté une dernière fois. Puis le noir est revenu, patient, immense, et il m’a englouti.

  Monique

  La salle d’attente du service de neurologie du CHU sentait le désinfectant et le café tiède. Monique Laroche était assise sur une chaise en plastique bleu, le dos droit, les mains serrées autour de son sac à main comme si c’était la seule chose qui l’empêchait de se désintégrer.

  Soixante-sept ans. Venue en taxi, à deux heures du matin, en pantoufles et manteau jeté par-dessus sa chemise de nuit. Elle ne s’en était rendu compte qu’en franchissant les portes automatiques de l’h?pital, quand le regard de l’infirmière d’accueil s’était brièvement attardé sur ses pieds. Elle s’en fichait. Son fils était quelque part derrière ces portes battantes, et le reste du monde pouvait bien aller se faire voir.

  Trois heures s’étaient écoulées depuis l’appel de Nadia, la serveuse, dont la voix tremblait tellement que Monique avait d’abord cru à un incendie au restaurant. Elle aurait préféré. On reconstruit un restaurant. Un cerveau, c’est autre chose.

  La porte du couloir s’est ouverte. Un homme en blouse blanche, la cinquantaine, des lunettes rectangulaires et une fatigue visible autour des yeux.

  ? Madame Laroche ? ?

  ? Comment il va ? ?

  Pas de bonjour, pas de formalité. Le médecin ne lui en a pas tenu rigueur. Il s’est assis sur la chaise à c?té d’elle — pas en face, à c?té, ce que Monique a enregistré comme un mauvais signe. Les médecins qui s’assoient à c?té de vous, c’est qu’ils s’apprêtent à dire quelque chose de difficile.

  ? Je suis le docteur Mareschal, neurologue. Votre fils a subi un accident vasculaire cérébral hémorragique. L’hémorragie était importante, mais nous avons réussi à la stabiliser. Il est en vie. ?

  Monique a inspiré. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle retenait son souffle.

  ? Mais ? ?

  Parce qu’il y avait toujours un mais.

  ? Les dommages sont significatifs. Nous devons placer Stéphan dans un coma artificiel pour permettre à son cerveau de se reposer. De guérir, autant que possible. ?

  ? Combien de temps ? ?

  Le docteur Mareschal a marqué une pause. Pas une pause d’hésitation — une pause de calibration. Il cherchait les mots justes, et Monique a su, à cet instant précis, que la réponse n’allait pas lui plaire.

  ? ?a peut être des semaines. Des mois. ? Il a marqué un nouveau silence. ? Potentiellement… des années. Je préfère être honnête avec vous. ?

  Le mot ? années ? est tombé dans la salle d’attente comme un parpaing dans un aquarium. Monique n’a pas pleuré. Pas encore. Pour l’instant, elle était en mode opérationnel.

  ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? ?

  Le docteur Mareschal s’est redressé. Quelque chose a changé dans son regard — une lueur, pas tout à fait de l’enthousiasme, mais quelque chose qui y ressemblait.

  ? Il existe un programme. Expérimental. Un système de réalité virtuelle connecté directement à l’activité neuronale du patient. Pendant que le corps se repose, l’esprit est immergé dans un environnement complet. Le cerveau reste actif, stimulé, vivant. ? Il a cherché une analogie. ? Imaginez un patient alité pendant des mois. Ses muscles s’atrophient. Mais si on pouvait faire travailler ses muscles pendant qu’il dort, il se réveillerait en pleine forme. Même principe, mais pour le cerveau. ?

  ? Et ?a marche ? ?

  ? Les premiers patients intégrés au programme montrent une préservation cognitive nettement supérieure. Certains montrent même des améliorations. Et les concepteurs se sont inspirés des mécaniques de jeux vidéo pour maintenir l’engagement. ?

  ? Des jeux vidéo ? ?

  ? Il est amateur de jeux vidéo, n’est-ce pas ? ?

  ? Amateur. ? Monique a presque souri. ? Quand il avait six ans, je devais débrancher la télévision pour qu’il vienne manger. Débrancher, pas éteindre. éteindre, il savait rallumer. ?

  Un silence s’est installé.

  ? Comment ?a s’appelle ? ? a-t-elle demandé.

  ? Pardon ? ?

  ? Cet endroit. Ce monde virtuel où vous voulez envoyer mon fils. ?a a un nom ? ?

  Le docteur Mareschal a eu un moment d’hésitation qui, dans d’autres circonstances, aurait pu être comique.

  ? Officiellement, le projet s’appelle… ? Il a fait défiler sa tablette. ? Système d’Immersion Neurocognitive pour la Préservation et la Réhabilitation de l’Activité Cérébrale en Contexte de Coma Prolongé. ?

  Monique l’a regardé.

  Le docteur a eu la décence de para?tre gêné.

  ? Oui. Je sais. On travaille encore sur le nom. Les patients l’appellent chacun à leur fa?on. ?

  ? Faites-le. ?

  ? Vous êtes s?re ? Je peux vous laisser du temps pour… ?

  ? Mon fils est un gar?on brillant qui a passé sa vie entre une cuisine et un écran. Vous me dites que vous avez un endroit où son cerveau peut continuer à fonctionner pendant qu’il guérit. Un endroit qui ressemble à un jeu vidéo. ? Elle a serré les lèvres. ? Faites-le. ?

  Le Réveil

  Le noir.

  Encore.

  Mais différent, cette fois. Le noir du restaurant avait été un gouffre — chaotique, vertigineux. Celui-ci était calme. Plat. Comme une pièce vide dont on n’a pas encore allumé les lumières.

  Et pour la première fois depuis ce qui me semblait une éternité, je pouvais penser clairement.

  If you come across this story on Amazon, be aware that it has been stolen from Royal Road. Please report it.

  C’est la première pensée qui a émergé. Suivie presque immédiatement par la deuxième :

  Et la troisième, parce que mon cerveau avait apparemment décidé de rattraper le temps perdu :

  Le silence autour de moi était total. Pas le silence d’une pièce — le silence d’un espace sans dimensions. Je flottais dans une absence de tout. Pas de bruit. Pas de lumière non plus. Je levais la main pour la mettre devant mon visage… rien. Ce n’est pas que je ne la voyais pas, elle n’était juste pas là. Je n’avais pas de forme.

  Puis, au loin, quelque chose a clignoté. Une lumière. Pulsante. Comme un curseur sur un écran vide.

  Et puis…

  

  Une clochette. Numérique. Cristalline. D’une clarté agressive, comme un réveil qu’on aurait collé directement contre le tympan. Le genre de son con?u par quelqu’un qui n’a manifestement jamais eu à l’entendre lui-même, parce que personne de sain d’esprit n’infligerait volontairement ce bruit à un être humain. Encore pire que le bruit de l’imprimante de cuisine. Et tous les cuisiniers savent ce que c’est que de l’entendre encore et encore pendant tout le service… jusqu’à en rêver la nuit.

  Le premier DING. à ce moment-là, je ne savais pas encore que cette clochette allait devenir la bande-son de ma nouvelle existence. Si je l’avais su, j’aurais peut-être demandé à rester dans le coma.

  Un rectangle lumineux s’est matérialisé devant moi. Bleu, bordé de blanc, avec du texte en caractères nets :

  J’ai fixé le rectangle. Dans le vide absolu où je flottais, c’était la seule chose qui existait. Trois lignes de texte sur fond bleu.

  Et la seule pensée qui m’est venue, la toute première réaction de mon cerveau face à ce phénomène surréaliste, inexplicable, potentiellement terrifiant, a été :

  Parce que c’est comme ?a que mon cerveau fonctionne, apparemment. Le monde s’effondre, et moi, je critique la typographie.

  Et une voix a parlé.

  Pas une voix humaine. Pas une voix de machine non plus, pas vraiment. Quelque chose entre les deux — une voix de synthèse suffisamment bien calibrée pour ne pas être dérangeante, mais pas assez pour faire oublier qu’aucune bouche ne la pronon?ait. Le genre de voix qu’on entend dans les gares ou les aéroports. Polie. Neutre. Totalement indifférente au fait qu’elle s’adressait à un homme qui ne savait même plus s’il avait encore un corps.

  ? Qu… quoi ? ?

  Ma propre voix m’a surpris. Pas parce qu’elle fonctionnait — bien que ?a, en soi, c’était déjà un miracle — mais parce qu’elle résonnait dans le vide. Un son sans écho, plat, qui mourait dès qu’il quittait mes lèvres. Des lèvres que je ne sentais pas.

  Les mots m’ont frappé comme des gifles. Chacun d’entre eux, net, précis, clinique, empilé sur le précédent avec la même indifférence qu’une liste de courses.

  J’ai voulu bouger. Courir. Frapper quelque chose. Mon corps n’existait pas encore, mais la panique, elle, était bien réelle. Elle s’est répandue dans ma conscience comme de l’encre dans l’eau, noire, froide, invasive.

  ? Attendez — attendez. Un coma ? Je suis dans le coma ? C’est quoi, ?a, c’est quoi ce… ?

  ? Préserver et — mais c’est quoi, ici ? Où est-ce que je suis ? ?

  Trois millions de personnes. Trois millions de gens comme moi, coincés quelque part entre la vie et la mort, branchés sur une machine qui leur fabriquait un monde de substitution.

  La panique n’a pas diminué. Mais quelque chose d’autre s’est ajouté par-dessus, comme une couche de vernis sur du bois brut : la curiosité. Le gamer en moi — celui que j’avais relégué au second plan depuis des années, derrière le chef, derrière le patron, derrière l’adulte responsable — venait de relever la tête.

  ? C’est… c’est un jeu vidéo ? ?

  ? C’est un jeu vidéo. ?

  La voix n’a pas répondu. J’ai choisi d’interpréter son silence comme un acquiescement gêné.

  Le point bleu pulsait toujours devant moi, patient. Et puis, sans transition, une nouvelle notification est apparue — non pas un rectangle cette fois, mais une enveloppe. Blanche, lumineuse, flottant dans le vide avec une petite ic?ne de lettre qui clignotait doucement.

  Un message. Du médecin. Quelqu’un, de l’autre c?té — du c?té réel — m’avait écrit.

  ? Oui. Oui, ouvrez-le. ?

  L’enveloppe s’est déployée. Le texte est apparu devant moi, net, lumineux, dans une mise en page qui imitait un e-mail avec une fidélité presque absurde — en-tête, objet, signature, tout y était. Comme si le Système avait pensé que la forme importait autant que le fond. Et peut-être qu’il avait raison, parce que ce simple cadre familier — un e-mail, juste un e-mail — m’a ancré. M’a rappelé qu’un monde normal existait encore quelque part.

  J’ai lu le message deux fois. Trois fois. Les mots flottaient devant moi, lumineux et immobiles, et je les ai bus comme de l’eau.

  Quelque chose s’est brisé dans ma poitrine. Pas de la douleur — quelque chose de plus doux, de plus fragile. L’image de ma mère assise dans une salle d’attente, en pantoufles probablement, parce que c’est exactement le genre de chose qu’elle ferait, mena?ant d’envoyer des Tupperware dans un monde virtuel. J’ai senti mes yeux piquer. Ce qui était absurde, parce que mes yeux n’existaient pas — pas encore — et pourtant, les larmes étaient bien là, quelque part, prêtes à tomber dans un vide qui n’avait pas de sol pour les accueillir.

  J’ai inspiré. J’ai expiré. Sans poumons, sans air, mais le geste m’a calmé quand même. Les habitudes du corps survivent à l’absence du corps, apparemment.

  ? D’accord. ?

  J’ai dit ?a à voix haute, dans le noir, à personne et à tout le monde.

  ? D’accord. Je suis dans le coma. Je suis branché sur une machine. Ma mère veut m’envoyer des Tupperware. Et apparemment, je suis dans un jeu vidéo. ?

  Un silence.

  La voix du Système est revenue, imperturbable, comme si elle avait attendu patiemment que j’aie fini de digérer l’information.

  ? Souhaitez-vous procéder à la configuration de votre profil utilisateur ? ?

  ? Est-ce que j’ai le choix ? ?

  ? La configuration est fortement recommandée pour une expérience optimale. Vous pouvez toutefois rester dans l’espace d’initialisation aussi longtemps que vous le souhaitez. ?

  J’ai regardé autour de moi. Le vide. Le noir. Le néant confortable mais terriblement ennuyeux.

  ? Non, c’est bon. Allons-y. Configurons. ?

  

  ? Oh bon sang, encore ?? C’était quoi, ?a ? ?

  ? Son de notification standard. Il accompagne chaque mise à jour de votre profil, chaque compétence débloquée et chaque événement du Système. ?

  ? Chaque événement ? ?

  ? Chaque événement. ?

  ? On peut le couper ? ?

  ? Le son de notification est une fonctionnalité essentielle du Système et ne peut pas être désactivé. ?

  ? Génial. Formidable. Vraiment. ?

  Un rectangle lumineux s’est matérialisé devant moi. Bleu, bordé de blanc, avec du texte en caractères nets :

  J’ai baissé les yeux — enfin, l’équivalent de baisser les yeux quand on n’a pas encore de corps — et j’ai senti quelque chose se former autour de moi. Pas visuellement, pas encore. Plut?t comme une conscience de moi-même qui se reconstruisait, morceau par morceau. D’abord les pieds — un sol sous mes pieds, solide, réel. Puis les jambes. Le torse. Les bras. Les mains.

  J’ai écarté les doigts. Ils ont bougé. Tous les dix. Gauche comprise.

  Quelque chose s’est noué dans ma gorge. Pas de douleur. De soulagement. Ma main gauche fonctionnait. Ici, dans ce noir qui commen?ait lentement à se dissiper, ma main gauche répondait à mes commandes comme si rien ne s’était passé. Je l’ai serrée, ouverte, serrée à nouveau. J’ai remué chaque doigt, un par un, avec la concentration d’un homme qui redécouvre un trésor qu’il croyait perdu.

  La lumière est arrivée d’un coup, sans prévenir, comme si quelqu’un avait ouvert un rideau sur le monde entier. Blanc d’abord, aveuglant, puis les formes se sont dessinées, les couleurs sont revenues, et je me suis retrouvé…

  Debout. Dans un champ. Sous un ciel d’un bleu irréel.

  J’ai baissé les yeux vers mon corps. Mes pieds étaient chaussés de bottes en cuir usé. Mes jambes portaient un pantalon de toile brune. Mon torse était couvert d’une chemise blanche, simple, sans fioritures. Et dessous…

  Dessous, il y avait mon ventre. Mon bon vieux ventre de chef cuisinier, fidèle au poste, arrondi avec conviction.

  J’ai regardé mes mains. Larges, épaisses, avec les mêmes petites cicatrices de br?lures et de coupures que je connaissais par c?ur.

  Le Système avait recréé mon corps à l’identique. Le mètre soixante-dix-huit. Les quatre-vingt-quinze kilos. Le tout. Sans me demander mon avis.

  ? Non mais j’y crois pas… Même ici, je me tape le bide. ?

  Ma voix. C’était ma voix. Un peu rocailleuse, un peu trop grave, celle que j’entendais tous les jours dans ma cuisine. Et le rire qui a suivi était le mien aussi — un son rauque, surpris, qui s’est perdu dans l’immensité du champ autour de moi.

  J’ai regardé le ciel, les herbes, l’horizon. J’ai inspiré — et l’air avait un go?t. De l’herbe coupée, de la terre humide, un soup?on de quelque chose de floral que je n’arrivais pas à identifier. Le vent effleurait ma peau. Le soleil chauffait mon visage.

  Mais ?a y ressemblait terriblement. Et le docteur Mareschal avait écrit : ? Tout ce que vous vivez là-dedans est réel pour votre cerveau. ? Alors peut-être que la distinction n’avait pas autant d’importance que je le pensais.

  

  J’ai grimacé. Deux fois en cinq minutes. Déjà insupportable.

  Du coin de l’?il, trois barres fines se sont discrètement matérialisées en périphérie de ma vision. Rouge en haut. Bleue au milieu. Verte en bas. Points de vie. Mana. Endurance. Pleines toutes les trois.

  J’ai passé ma main à travers le rectangle — elle l’a traversé sans résistance, comme de la fumée lumineuse. J’ai agité les doigts de l’autre c?té. Le texte s’est légèrement ondulé, perturbé par mon geste, avant de se stabiliser.

  Un HUD. Des barres de vie. Un inventaire vide. Cinq pièces d’or. Niveau 1.

  Mon cerveau a assemblé les pièces en silence, avec le calme méthodique d’un homme qui a passé sa vie à organiser des services de cent couverts. L’AVC. Le coma. Le Système. Le message du médecin. Et maintenant : un monde virtuel avec des mécaniques de jeu. Trois millions de joueurs. Et moi, en bottes de cuir et chemise blanche, avec mon ventre de bon vivant et mes cicatrices de cuisinier.

  J’ai touché ? Sélection de classe ?.

  

  ? Oh, sérieusement, il va falloir faire quelque chose pour cette clochette… ?

  Une liste s’est déployée devant moi. Longue. Organisée en catégories.

  Pas de description. Pas d’ic?ne élaborée. Juste le mot, tout seul, presque honteux d’exister.

  Trois millions de personnes connectées à ce Système. Des guerriers, des mages, des archers par milliers. Et là, tout en bas de la liste, négligé, oublié, écrit en petit : la seule classe qui avait un sens pour moi.

  J’ai pensé à ma cuisine. à mes couteaux. à l’odeur du beurre noisette. à Jean-Marc et sa pinte de bière. à la tarte Tatin que je n’avais pas fini de dresser.

  J’ai pensé à tous ces RPG où j’avais pesté contre les classes d’artisanat baclées. à cette phrase que je répétais en rigolant :

  J’ai souri. Le même sourire que dans mon restaurant, quand un plat sortait exactement comme je l’avais imaginé.

  ? évidemment. ?

  J’ai touché le mot.

  

  Sur trois millions quatre cent douze mille sept cent quatre-vingt-neuf utilisateurs, pas un seul n’avait choisi Cuisinier. Pas un. Ils avaient tous fait ce que les joueurs font toujours : guerrier, mage, archer. Les classes nobles, les classes glorieuses, celles qui tuent des dragons et sauvent des princesses.

  Personne n’avait choisi le couteau de cuisine plut?t que l’épée.

  Sauf moi.

  Un équipement de départ s’est matérialisé dans mon inventaire :

  J’ai ri. Seul dans ce champ infini, sous ce ciel trop bleu, avec mon couteau minable et mon tablier résistant aux taches. Le rire d’un homme qui vient d’apprendre qu’il est dans le coma, que son corps dort dans un lit d’h?pital, que sa mère veut lui envoyer des Tupperware dans une simulation informatique, et que sa meilleure option pour s’en sortir, c’est de jouer à un jeu vidéo.

  Le rire d'un homme qui, malgré tout ?a, vient de trouver quelque chose qui ressemble à un début.

  J'ai levé la tête. Au loin, la silhouette d'un village se découpait contre l'horizon. Des toits. De la fumée. Des murs de pierre.

  J'ai rangé mon couteau dans mon inventaire, j'ai équipé mon tablier, et j'ai commencé à marcher.

  Quelque part dans un h?pital, mon vrai corps dormait. Ma mère veillait. Un médecin maladroit écrirait probablement d'autres e-mails.

  Et ici, dans ce monde sans nom, le cuisinier venait de commencer sa fête.

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