La première brassée d’eau glaciale cingla son visage poisseux et acheva de le réveiller. Il frotta énergiquement, s’acharna à une toilette courte tandis que les mots du vieux male tournaient en boucle dans sa tête. Leur vérité suffirait pour l’instant, sans totalement le satisfaire. Il agrippa le bord de la cuve, les jointures blanchies et laissa sa tête basculer vers l’avant.
Le monde se contracta, réduit à une onde de choc sourde répercutée par la carcasse creuse de son corps. A ses pieds gisait la lame, luisante d’un sang poisseux qui n’était déjà plus le sien, mais celui de la vieille haine qui l’habitait, faisant monter la substance amère de ses pensées en effervescence. Il sentit le poison monter, lentement, aiguisé par la torsion du fer.
Il régnait désormais. Ses muscles se raidirent, son c?ur s’accéléra. Il n’y avait plus de frein. Plus de raison. Juste le besoin de briser. Il n’était plus qu’une force tourbillonnante dont les yeux rougis par le sang reflétaient la lueur du b?cher. Il était prêt à jouer sa symphonie macabre.
Un craquement brutal.
Il rouvrit les yeux, son dos se contractant sous la sueur glacée qui y perlait. Il inspira profondément, deux respirations contr?lées. Puis deux autres. Il passa le linge humide sur sa nuque. Il devait retrouver le contr?le.
Le silence était probablement l’ennemi le plus tenace. Ici, il n’y avait plus la rumeur qui brouillait ses pensées, seulement le rythme lent, mécanique, d’une respiration régulière derrière la porte et le murmure de l’eau dans la cuisine.
Annael redressa la tête. Dans le miroir piqueté, un jeune male croisa son regard. Des cernes viola?aient une peau cireuse, où les traits se creusaient, éreintés par des cycles-lunes en tant qu'Exécuteur. Si les visages n’avaient de sens pour lui que lorsqu’ils étaient des proies, le sien n’était rien de plus qu’un masque. Un masque qu’il enfilait chaque osse?s. Il effleura son flanc, comme pour vérifier que ce reflet lui appartenait bien. La cicatrice boursoufflée mordit la pulpe de ses doigts. La douleur n’était plus qu’un fourmillement étouffé mais la réminiscence restait vive : les chairs se cherchant pour mieux se déchirer, l’odeur tenace de pommade, les mains dans sa chair, le fil nouant sa peau.
Encore une marque gagnée à cause d’elle. Une marque qu’il n’effacerait pas non plus. Une monstruosité affichée. Elle avait aspiré jusqu’à la dernière étincelle d’énergie que ses capacités Valindra?s et le repos lui avaient permis de produire.
Elle… Encore et toujours elle… Il sentit sa présence comme une pression sourde qui pesait derrière sa nuque, insistante, presque joueuse, qui attendait. Toujours. Et qu’il ne pourrait jamais chasser.
Le miroir se troubla ; il détourna le regard et jeta le chiffon humide dans la bassine. L’air s’alourdit, chargé des restes de la fièvre et des cauchemars, incrustés dans les planches de bois. Il ouvrit la petite fenêtre, aspirant l’air résineux. Dehors, la forêt s’étendait en mer d’arbres. Rien d’autres.
Il essuya ses mains sur son pantalon de toile légère, regrettant la souplesse de son cuir et le poids familier de ses armes. Elles ne représentaient rien d’autre qu’une confortable habitude puisqu’il n’avait jamais eu besoin de métal pour déchirer une gorge. Sa vraie lame, sa puissance, vibrait juste sous sa peau.
Il avisa la penderie et son esprit, encore engourdi par le réveil brusque s'accrocha aux coutures saillantes, au grain bouloché des tissus, au cheveu de Mordàc collé à l’épaule d’une veste, à la trace de doigt graisseuse sur la porte de l’armoire. Son regard s’était perdu dans ses fragments insignifiants, une accumulation de détails qui n’attendaient que l’ordre pour s’organiser en menace. Il tendit la main au hasard et enfila l'ensemble. Mauvais choix. Dès qu’il l’enfila, le salq?n rapeux lui écorchait la peau. Il ignora tant bien que mal l’inconfort du vêtement et se laissa attirer par l’odeur de légumes mijotés.
Il poussa la porte. La pièce de vie l’accueillit, chaude et massive, composée d’une cuisine, d’une grande table, d’une officine derrière un rideau de simples, des fioles alignées, un banc recouvert de coussins en face de l’atre éteint, un cours d’eau dans le fond, six fenêtres qui regardaient toutes la forêt. Les odeurs le frappèrent jusqu’à l'éc?urement : fumet de légumes mijotés, herbes séchées, poussières, transpiration, animaux. La lumière sauta sur le métal et le verre, aiguillonnant ses yeux sensibles. Il tenta d’abaisser ses sens mais chaque son, chaque reflet le pin?ait et tirait sur ses nerfs.
Un raclement de gorge le fixa sur la table, interrompant la perdition de ses sens. Mordàc se tenait assis devant la grande table en bois, absorbé par l’épaisseur fumante d’un bol. Un second bol attendait, symétriquement disposé en face. Une boule lui remonta dans la gorge. Voilà très longtemps qu’il n’avait pas été accueilli comme un simple visiteur et non comme le tueur le plus redouté des Terres. Ce vieux male lui offrait un refuge, une nourriture, une attente.
Annael s’approcha et s’assit sans un mot, les yeux fixés sur le paysan.
– Pourquoi m’as-tu sauvé ? interrogea-t-il d’une voix basse et rocailleuse.
– Tu me l’as déjà demandé, répondit Mordàc sans lever les yeux.
– Ta réponse ne me suffit pas !
– Que veux-tu entendre ? Un signe des Grands Anciens ? Une prière ? Une preuve de folie ? répliqua Mordàc en arrimant son regard au sien. La réponse que je t’ai donnée est la réponse. Accepte-la.
Annael serra les poings. Il ouvrit la bouche, prêt à forcer Mordàc à cracher les réponses aux questions qui bourdonnaient sous son crane, puis la referma d’un coup. Il laissa son regard passer sur le vieux male : pas d’artifice, aucun mouvement nerveux, aucune manipulation. Il compta trois respirations et sentit ses doigts se détendre. L’envie de serrer la gorge reflua face à une fatigue plus vieille que la colère ou le doute.
Il baissa les yeux sur son assiette. Le fumet du potage réveilla le souvenir endormi d’un foyer chaleureux, d’éclats de rire et de chamailleries, un instant de simplicité comme il n’en avait plus connu depuis son départ de la maison.
Et si… Et s’il se laissait aller ? Si, pour une fois, il ne creusait pas la faille ? L’ame qui lui faisait face n’était pas hostile. Les Grands Anciens lui offraient peut-être un répit, un moment suspendu pendant lequel il pouvait n’être qu’Annael. Juste Annael. Il voulait être léger, agir à hauteur de ses quarante-deux cycles-lunes.
Il scruta Mordàc, reconnut en lui un pair. Si la situation dérapait, Annael pourrait sans doute commander le vieux male. Il pouvait donc se permettre un peu d'insouciance. C’était sans doute irréfléchi, peut-être même irresponsable. Mais une telle situation ne se présenterait probablement plus avant longtemps.
Le temps d’en arriver à cette conclusion, Mordàc avait terminé sa gamelle. Annael se concentra sur la sienne, inspira, flairant le potage comme on guette un piège. Un petit ricanement lui fit relever les yeux.
- Je ne me serait pas donné tout ce mal pour t'empoisonner dès le réveil, ironisa le vieux male.
Annael grima?a, se sentant un peu stupide. Il était évident que Mordàc ne l’aurait pas soigné pour l’empoisonner ensuite, mais les habitudes avaient la vie dure. La première bouchée explosa sur son palais. Les saveurs l'assaillent, brutales, multiples, le noyant. Il sentit ses sens s'emballer. Il baissa d’un cran l’odorat et redirigea l’excès vers le toucher. Chaque accro du tissu lui griffa la peau. Il recanalisa le surplus vers sa vue. La lumière d’Osse lui piqua les yeux mais au moins, il put manger.
Une nausée comprima son ventre après quelques cuillerées. Il inspira profondément, contr?la la rébellion de son estomac et reporta son attention sur Mordàc. Le vieux male s’était resservi et mangeait avec la mesure pompeuse de ceux qui fréquentent une grande table plut?t qu’un tabouret au coin du feu. Il n’était pas non plus trop maniéré, simplement habitué tardivement au confort. Dans la chambre, malgré l’affolement de ses sens, Annael avait pu noter la simplicité des vêtements. Pourtant, au fond de la penderie, il avait vu quelques étoffes anciennes, de belle facture, passées et élimées par le temps. Des tenues gardées comme un trésor, un morceau de vie refusant l’oubli.
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Annael comprit l’hésitation de Mordàc à la question “Qu’es-tu ?”.
La curiosité le fr?la. Mais il se retint. Après tout, tous deux cachaient des pans de leur histoire. Si le vieux male ne savait pas qu’il était le Shorghbrachk Exécuteur, Annael n’avait aucune intention de lui dire.
Il tendait la main pour saisir le pain que lui offrait le vieux male lorsqu’un grincement monta au dehors. Le bruit d’une roue mal huilée, désaccordée fit vibrer ses nerfs. Son corps se raidit. Une charrette. Un intrus.
Mordàc s’était levé mais Annael ne suivit pas son regard. Il se leva et laissa enfler la menace. Elle l’enveloppait, s’accrochait à ses muscles, prête à jaillir. Ses doigts se crispèrent. Alors qu’il se préparait à bondir sur le vieux male, celui-ci se retourna brusquement, les mains en signe de paix.
– Calme-toi. Ce n’est qu’Elim… mon apprenti. Il revient de la ville où il est allé effectuer des achats. Vu son agitation et son retour précipité, il est presque certain qu’il a encore fait des siennes, ajouta Mordàc en souriant.
Annael le dévisagea, le souffle court, mais ne relacha pas la pression qui battait dans ses veines. La menace se rapprochait. Des pas légers, précipités, accompagnés d’une énergie désordonnée qui frappait l’air avant même que l’ame ne franchisse le seuil. Annael per?ut le raclement sec des chaussures qu’on décrasse, puis, une silhouette surgit dans l’encadrement.
Un torrent de paroles éclata aussit?t, saturé d’indignation.
Le jeune male fulminait, gesticulant comme un pantin désarticulé.
– Par les Grands Anciens, tu as raison, Mordàc ! Quelle bande d’incapables ! Aucun n’est en mesure d’aligner plus de deux pensées cohérentes ! Et pourtant, ce sont de fieffés manipulateurs ! A croire que plus personne n’a de respect pour son prochain !
Le flot de paroles s’éteignit brusquement pour Annael. L’odeur explosait tout autour de lui, saturant l’air d’une fragrance de sirop épais qui coula dans sa gorge dans une promesse orgastique. Il inspira à pleins poumons, fermant les yeux pour mieux sombrer.
La faim se mua en désir.
Des images le traversèrent : le jeune male renversé sur la table, la gorge offerte, le filet écarlate coulant au rythme d’un c?ur affolé. Il se voyait s'allonger contre ce corps, sentir chaque frisson, chaque sursaut de vie sous sa peau. Il voulait que ce sang soit une caresse intime avant d’être un massacre. La bague à entailles ne serait pas une arme, mais un baiser de métal, perforant la chair avec une lenteur de gourmet. Un sang aussi rare ne se buvait pas, il se dégustait dans une agonie partagée.
Il voulait l'engloutir, que leurs souffles fusionnent dans une extase de douleur. Pourquoi interdire le raz-de-marée ? Il suffisait d'ouvrir la soie de sa peau pour que l'essence devienne sienne.
Un grondement monta dans sa poitrine, à la lisière du ronronnement et du cri. Ses poings se serrèrent si fort que ses propres ongles le rappelèrent à la réalité.
L'horreur le faucha. Ce besoin de séduire, de posséder, de vider cette vie... c'était le même vice que le Darrarch. Une rage noire cogna contre ses c?tes, prête à éclater. Il préférait mourir. Mourir plut?t que de devenir comme Lui. Se briser ici, maintenant, plut?t que d’avoir ce regard de prédateur, d’être manipulé par la Folie du sang. Il tendit la main vers le couteau, geste mécanique de l’instinct de fin.
La compulsion le libéra, aussi brusquement qu’elle l’avait emprisonnée. Il chancela, haletant, le go?t de son sang collé au palais. Les deux silhouettes reprirent corps.
Annael se redressa, gonflant sa carrure, et libéra son aura de Valindra?, un manteau de puissance écrasante destiné à soumettre ceux qu'il n'avait pu s'empêcher de désirer. Il chercha l'effroi dans leurs yeux pour masquer sa propre honte.
Mais, Mordàc ne cilla pas. Il continuait de le fixer avec une sérénité qui confinait presque à l’insulte. Pire encore, le nouveau venu pencha simplement la tête sur le c?té, avec une curiosité presque enfantine. Annael sentit sa propre force refluer contre lui, inutile, déstabilisante. Rares étaient les rencontres où il n’était pas le dominant.
Ne sentant néanmoins aucune menace, il se redressa, sachant reconna?tre une bataille perdue d’avance. Il se détourna, ignorant le sang qui gouttait de sa paume tandis que ses émotions tourbillonnaient en lui. Il se tourna vers la fenêtre, fixa un point dans la forêt pour essayer de se recentrer.
Un mouvement attira son attention.
Entre deux troncs, une masse sombre glissait entre les branches basses.
Le bereng avan?ait sans hate, sa haute silhouette découpée par la lumière diffuse. Son pelage noir, strié de marbrures grises, ondulait en longues mèches épaisses, bien plus fournies que celles des bêtes des Terres du Darrarch. Autour de ses yeux et sur son museau, un masque pale tranchait avec la noirceur du reste de sa robe. Une cicatrice large, irrégulière, partait de son oreille et dévalait jusqu’à son poitrail, déformant la trame du pelage et rompant l’harmonie des lignes. Cette cicatrice…
Annael cessa de respirer. Un frisson glacial coula dans son dos.
– Comment s’appelle votre bereng ?
– Grahm.
Le bereng releva brièvement la tête, arrimant ses prunelles bleues glacées aux siennes puis poursuivit sa route, disparaissant tranquillement entre les feuillages.
Le vent ne le giflait plus. Sa course ralentit, il avan?ait maintenant sous un air lourd et moite qui l'enveloppait d’un carcan suffoquant. Chaque inspiration br?lait ses poumons.
Il repéra une vieille souche et s’y laissa tomber. Le bois sec gémit sous son poids. Bient?t, elle serait gorgée d’humidité, aussi spongieuse et huileuse que le reste du sous-bois. Comme tout le reste à l’approche du zendù.
Ses bottes se dégagèrent de la boue dans un bruit de succion. Il les frotta distraitement contre une racine noueuse, puis se pin?a l’arête du nez. La migraine pulsait encore.
Il détestait cette saison. Si elle rééquilibrait la terre en la rendant plus fertile, elle était surtout étouffante. Les nüshis couvraient le sol, tissant leurs réseaux racinaires pour soutenir la terre. Quand leurs chapeaux difformes per?aient la surface, la forêt se couvrait d’un manteau sanglant, dans un jeu d’ombres et de lumière. A pleine vitesse, leurs veines phosphorescentes zébraient la forêt de stries vives et aveuglantes.
Il se redressa, inspira lentement puis bascula l’essentiel de ses sens vers l’ou?e.
Et le monde hurla.
Il se for?a à l’immobilité. Trop souvent, il avait vu des Valindra?s se perdre dans le flot. Trop d’esprits perdus. Et trop de corps fracturés à cause de l’absence de sensations. Lui tenait encore, grace à son acharnement, à ses innombrables entra?nements. Sa vie était un équilibre, suspendue à ses sens.
Méthodiquement, il balaya les environs : le froissement des feuilles, les battements de c?ur des frivoles en sommeil, le grignotement régulier de la colonie de zikctak, la respiration de la forêt ponctuée par la lente succion des nüshis. Rien d’anormal.
Il relacha la pression.
Les sensations revinrent d’un coup, en une déferlante de milliers d’aiguilles piquant sa peau et ses muscles. Il lutta contre l’envie d’arracher sa chair, se for?ant à l’immobilisme. Quand son corps se calma, il glissa la main dans sa besace pour en tirer la nourriture que Mordàc l’avait contraint à emporter. Annael retint un sourire en se souvenant de l’insistance bougonne du vieux male. Son corps n’était pas prêt, disait-il. Onze osse?s de repos ne suffisait pas à récupérer d’une telle blessure ! Même pour un Valindra?. Et Annael userait de toute sa vitesse pour rentrer à la Cité Régente.
Cela l’avait touché. Personne ne s’inquiétait plus pour lui. Et les rares qui l’avaient fait, avaient presque tous rejoint les Orimiths. Par sa faute.
Avant que la bile acide ne remonte son estomac, il mangea religieusement la galette de pain et quelques fruits. Une douleur aigu? irradia soudainement dans son dos, lui arrachant une grimace. Depuis quelques lunes, ces élancements n’étaient que légers picotements. Mais plus il se rapprochait de la Cité Régente, plus ils revenaient, insistants, douloureux. Ils s’accompagnaient toujours du même trouble, semblable à celui qui précède un vertige, quand l'ame semble tomber avant le corps.
Il se doutait que cela avait un lien avec… elle. Cet autre qui le suivait depuis l’enfance, tapi au fond de lui.
Une nouvelle douleur lui vrilla la jambe.
Il soupira, ferma les yeux, coupa une à une les attaches de ses émotions et érigea les fortifications autour de son ame.
Quand il les rouvrit, ses yeux vairons s’étaient durcis d’une détermination froide.
Annael avait disparu.
L’Exécuteur rangea le reste de son repas et se leva.
Il était temps de reprendre la route.

